Casse de Kaporo-Rails : Mamadou Samba Sow porte-parole des victimes s’exprime « Nous nous sentons étrangers dans notre propre pays »

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Il y a un an, le gouvernement guinéen à travers le ministère de la ville lançait une opération de déguerpissement aux quartiers Kaporo-Rails, Kipé et Dimesse. Pour les autorités, il s’agissait de récupérer des domaines appartenant à l’Etat. Les victimes parlent d’une action injuste fondée sur la haine. Pour en parler, guineemonde, reçoit Mamadou Samba Sow, porte-parole du collectif.

www.guineemonde.com  : Le 25 février 2019, le gouvernement a procédé au déguerpissement des habitants de Kaporo-Rails, puis Kipé 2 et Dimesse. Un an après cette opération, comment vous vous sentez en tant que victime ?

Mamadou Samba Sow : nous nous sentons étrangers dans notre propre pays, donc abandonnés à nous-mêmes. Cette catastrophe qui est arrivée à Kaporo-Rails est une œuvre humaine, satanique, contre des citoyens qui n’étaient pas du tout en conflit avec la loi. Nous nous sentons frustrés, abandonnés et c’est ce qui amène d’ailleurs les gens à se replier sur eux-mêmes et à se radicaliser contre leur propre État.

M. Sow, dites-nous la situation des victimes de Kapor-Rails, Kipé 2 et Dimesse

C’est une situation difficile. Imaginez quelqu’un qui est à Conakry où il n’y a pas de politique de logement venant des gouvernants. Trouver un logement ici c’est quelque chose d’extrêmement compliquée. Un père de famille qui avait assez de personnes à prendre en charge se retrouve maintenant sans toit. Certains sont obligés de rentrer dans leurs villages. Quelqu’un qui avait un bâtiment de cinq pièces ou plus se retrouve dans une chambre et salon avec parfois une famille disloquée. C’est difficile. Il y en a même qui sont en train de mourir notamment les doyens. On dira que c’est un fait de Dieu, mais si on mène une investigation derrière, on trouvera que ces décès ont un lien avec le déguerpissement. On a un jeune du nom d’Abdourahim qui est décédé après la casse en voulant rejoindre l’Europe. Il a trouvé la mort dans la mer Méditerranée du côté de l’Algérie. Imaginez, ce sont 19 mille 219 personnes qui ont été expulsées de force de leurs quartiers. Certains sont nés dans ces localités mais aujourd’hui ils sont dispersés ce qui les affecte sur tous les plans : social, économique…

À un moment donné, nous avons appris que le gouvernement envisageait de dédommager les victimes qui détiennent des titres fonciers authentiques. Quelle a été la suite?

Bon, il n’y a eu aucune suite. D’abord je précise qu’il y a un ensemble de mensonges qui entoure ce dossier.
Tantôt on vient raconter que les victimes de Kaporo-Rails de 2019 avaient déjà été déguerpies en 1998. Le gouvernement à travers Ibrahima Kourouma prétend que nous avions bénéficié de dédommagement et de recasement. Pour le clan dont il est membre, nous sommes revenus nous réinstaller sur cette partie de la capitale. Donc, on ne pouvait plus bénéficier de nouveau dédommagement. Nous mettons Alpha Condé, Ibrahima Kourouma et les autres de nous montrer une seule preuve de notre dédommagement. Ils ne peuvent pas car leur régime est fondé sur le mensonge.

En avril 2019 en conseil des ministres, Alpha Condé a donné des instructions pour que les victimes soient dédommagées, c’était une simple annonce destinée à tromper l’opinion. Le code foncier et domanial est clair, pour déplacer des citoyens, il faut que le but soit d’utilité publique et avant de déplacer les intéressés, les autorités procèdent à l’évaluation et à l’expertise du bâti et à l’assignation des occupants. Cela veut dire que les citoyens doivent être correctement remboursés. Mais à Kaporo-Rails, Kipé 2 et Dimesse, les gouvernants ont agi par haine.
Il n’y a jamais eu d’échanges entre nous victimes et nos bourreaux. Bien avant la casse, à Kipé 2, nous avions écrit au ministre de la ville qui n’a pas eu le courage de répondre à notre sollicitation. Toutes les institutions nationales et une bonne partie des organisations de défense des Droits de l’homme ont été saisies. M. Alpha Condé dit une chose le matin, et son contraire le soir. Pour nous, il est tout sauf un homme de parole.

Après la démolition de vos bâtiments, vous avez attaqué la décision des autorités guinéennes devant la Cour de la CEDEAO. Dites-nous, où en est-on dans ce dossier ?

Le dossier évolue. Il y a eu une première audience le 27 juin 2019, l’État guinéen a brillé par son absence. Il a fallu attendre trois mois pour que l’agent judiciaire de l’État puisse envoyer ses observations écrites. Il y a eu deux dates qui avaient été données, c’était le 10 novembre et le 10 décembre, par rapport à l’audience sur le fond. Ces dates n’ont pas été respectées parce que notre avocat Maitre Alpha Yaya Dramé qui se trouve du côté de la France a sollicité un transport judiciaire sur les lieux, c’est ce qui tarde. La venue des juges ouest-africains ne devrait plus tarder inch’Allah. C’est seulement le contexte actuel de la Guinée qui ne rassure pas. La prochaine audience est fixée au 24 mars 2020.

Qu’espérez-vous obtenir à l’issue de cette procédure judiciaire ?

Nous espérons que le droit sera dit puisque les juges qui sont à Abuja ne sont pas comme ceux qui se baladent dans les couloirs des cours et tribunaux de Dixinn et de Mafanco.
Nous espérons qu’ils vont analyser tous les dossiers qui sont sur leur table, écouter les parties et dire la vérité. Nous allons récupérer nos domaines et reconstruire nos bâtiments à l’identique avec l’aide de Dieu.

Depuis ce déguerpissement, avez-vous constaté une occupation des lieux par l’État ou des particuliers?
Il n’y a pas eu d’occupation parce que nous avons prévenu les gens en expliquant que ceux qui vont tenter d’occuper la zone s’engagent dans un processus risqué. Orange-Guinée, GUICO-PRES et d’autres sont dans nos viseurs.
Alpha Condé a fait installer des P.A sur place, mais il perd son temps.

Aujourd’hui, qu’attendez-vous de l’État guinéen dans cette affaire ?
Nous n’attendons rien de cet Etat. Nous attendons plutôt qu’il soit condamné pour tous les dégâts commis sur les paisibles populations de Kaporo-Rails, Kipé 2 et Dimesse.

Mais il faut rappeler quand-même que vous avez été déboutés en première instance lors du procès en Guinée !
Oui, nous avons eu tort de porter plainte contre l’Etat guinéen devant sa propre justice. Mais je précise que c’est Kipé 2 qui avait attaqué la décision du gouvernement qui tentait de nous exproprier. La présidente du tribunal de Dixinn avait fait une ordonnance demandant l’arrêt des opérations, mais avant le verdict du 1er mars, les cadres de l’habitat sont allés mettre des croix sur nos maisons et finalement, les juges qui avaient eu peur, nous ont déboutés cela malgré toutes nos preuves car même le procureur était de notre côté au départ. Nos maisons ont été démolies alors que nous avions interjeté appel. On nous a finalement sommés de payer 500 millions GNF à nos bourreaux pour dommage et intérêt.
C’est la preuve que la justice est sous les ordres d’Alpha Condé.
Quel message avez-vous à lancer à l’endroit des victimes ?
Le message que j’ai à adresser à nous victimes, c’est de croire en la justice, de ne pas verser dans le fatalisme, en disant que nous nous remettons au bon Dieu. Nous devons continuer la lutte jusqu’à la victoire finale.
Le régime est en train de basculer. Il ne survivra pas à tous les péchés qu’il a commis.
Donc, nous appelons les victimes à croire à un lendemain meilleur. Tôt ou tard ce dossier sera clôturé. Ceux qui ont subi cette injustice dont nous sommes, sortiront victorieux.

Avant de finir cette interview, pouvez-vous nous rappelez les statistiques de cette casse ?

Il y a eu 1203 familles qui sont concernées par ce dossier. 1769 bâtiments ont été détruits, 13 écoles affectées, 12 mosquées et deux églises impactées.

Nous sommes réconfortés par le rapport de Human Right Watch qui indique preuves à l’appui que la casse de Kaporo-Rails a occasionné la démolition de 2500 bâtiments alors que nous, nous parlons de 1769 maisons. Ce sont des images satellites fournies par la société américaine Planet Labs qui ont été utilisée par cette organisation de défense des droits de l’Homme.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

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