La démolition de Kaporo-Rail et de Kipé 2 expliquée aux non-Guinéens (par Alimou Sow)

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À l’attention de mes amis Facebook étrangers qui voient défiler des images choquantes de destructions de maisons à Conakry sans comprendre le motif, je voudrais, au-delà de l’émotion, faire effort de pédagogie à travers cette publication pour expliquer les tenants et aboutissants de cette situation qui défraie la chronique et suscite l’indignation. Je précise que ceci n’a pour but que de donner d’éléments d’explication pour une compréhension sans passion. S’il y a des erreurs, elles sont involontaires.

De quoi s’agit-il ?

Depuis le 19 février dernier, le gouvernement, à travers le ministère de la Ville et de l’Aménagement du territoire, a lancé une opération visant à récupérer un domaine classé réserve foncière de l’État d’une superficie totale de 267,5 ha. Le quartier Kaporo-rail et au moins une partie de celui de Kipé 2 sont situés dans cette zone.

Selon des chiffres rendus publics le 6 mars par les habitants réunis en collectif, ce sont 570 familles qui sont concernées par l’opération de déguerpissements en cours, soit un peu plus de 9 000 personnes (dont 808 élèves). Beaucoup parmi elles n’ont nulle part où aller. Les jeunes et les enfants sont nés-là et ne comprennent pas pourquoi on détruit leurs maisons.

Le site a été érigé réserve foncière de l’État dans un décret datant de 23 novembre 1989 et est destiné à accueillir des « bâtiments administratifs », « des centres d’affaires », « une zone résidentielle » et « des commerces ».

Une première opération de déguerpissement avait été lancée en 1998 permettant de récupérer 63% de la réserve, soit une superficie de 169,8 ha. Selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations aux réfugiés datant de l’époque ce sont 10 000 maisons qui avaient été démolies, mettant dans la rue plus de 120 000 personnes.

Le déguerpissement en cours concerne cette superficie de 169,8 ha pour une bonne partie, des citoyens ayant réoccupé le terrain resté non viabilisé. En dehors du siège de la radio-télévision, l’ambassade des États-Unis, le centre commercial Prima et depuis peu, trois bâtiments, dont les deux tours jumelles Welly Kakimbo, le domaine est resté en friche. La nature ayant horreur du vide, des garages, ateliers de soudure, baraques, etc. se sont installés. Mais pas que : n’oubliez pas que 37% du domaine est habité (maisons en dur) avec accès à des services publics : eau, électricité, routes, ramassage de déchets, etc.

Pourquoi ce nouveau déguerpissement maintenant ?

Difficile de répondre à cette question, le ministère de la Ville n’a donné aucune information sur l’opportunité de la récupération du domaine en cours. On mentionne vaguement que c’est pour construire des bâtiments administratifs sans qu’on ne sache lesquels, quand et avec quel financement. Plusieurs personnes pensent d’ailleurs qu’on risque de retomber dans la même situation post-98 : des terrains vides non mis en valeur qui seront réoccupés. Wait and see.

Pourquoi l’opération en cours choque tant ?

Elle choque pour plusieurs raisons :

– d’abord, elle comporte un effet de surprise et même de leurre : bien que la plupart des structures démolies aient été marquées d’une croix rouge indiquant leur destruction prochaine, les habitants étaient persuadés que cela n’allait pas se produire si vite et que toute opération d’envergure concernant les habitations ferait l’objet d’une campagne de communication et de sensibilisation suivies sur une longue période. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs plusieurs déguerpis n’ont sauvé leurs affaires qu’à la dernière minute.

– absence de mesures d’accompagnement : ce qui indigne le plus c’est qu’aucune mesure d’accompagnement n’ait été prise pour assister les déguerpis, notamment les femmes et les enfants : pas de dédommagement bien sûr l’État estimant que les concernés n’en sont pas éligibles ou qu’ils l’ont déjà été en 1998. Pas de relogement non plus. Les déguerpis font comme ils peuvent : certains se réfugient chez des proches à Conakry, d’autres rentrent carrément au village faute de toit. Pourtant, le 4 mai 2016 le président de la Rép., lors d’une cérémonie sur le site du Centre directionnel de Koloma, avait violemment critiqué la campagne de démolition de 1998 la qualifiant de « sauvage ». Le chef de l’État s’était engagé à ne jeter personne dans la rue faisant allusion à de possibles recasements avant toute démolition. Beaucoup se sentent aujourd’hui désabusés par cette promesse. Cette absence de mesures d’accompagnement est également perçue comme un manque de compassion de la part des autorités à l’égard de leurs propres citoyens. Un sentiment d’autant plus fort et répandu que la semaine dernière, le gouvernement a offert 20 tonnes de riz et 30 millions de francs guinéens à des déplacés sierra-Léonais arrivés en territoire guinéen à la suite d’un conflit intercommunautaire. « Les étrangers avant les Guinéens » entend-on.

– deux poids, deux mesures : sur les réseaux sociaux, le mot « ciblage », et l’expression « deux poids, deux mesures » reviennent régulièrement dans la critique de cette opération. Les habitants de ces deux quartiers, majoritairement peuls, se sentent en effet ciblés. Ironie du sort, c’était l’avis de l’actuel président Condé en 1998 alors qu’il était opposant. Dans une interview accordée à Jeune Afrique (JA), conduite par son actuel ministre conseiller à la Communication, Rachid N’Diaye alors journaliste à JA, l’opposant avait même avancé le chiffre de 90% des Peuls concernés habitant la zone. Enfin, le décret de 1989 mentionne plusieurs quartiers de Conakry habités comme étant des réserves foncières de l’État sans que ceux-ci ne fassent à date objet de campagne de démolition.

– effet de l’image : enfin, cette opération choque l’opinion parce que les réseaux sociaux décuplent l’émotion et le sentiment de drame. Les images d’enfants perdus, des femmes en pleurs ou de vieilles personnes implorant le Ciel, ont déclenché une véritable onde de choc émotionnelle. Tout est vrai certes, mais les destructions de 98 étaient nettement plus importantes que celles en cours.

Quelles conséquences à long terme ?

Il est difficile à ce stade de prédire les conséquences sociales de cette opération sur le long terme. Cela dit, plusieurs sociologues (Cf Joshka Phillips « Bandes de jeunes et violences urbaines en Guinée-Conakry ») imputent l’instabilité chronique de l’Axe (Hamdallaye – Kagbélin) à la destruction de Kaporo-rail voilà 20 ans. Les sociologues pensent que l’opération avait contribué à semer le ressentiment dans les cœurs et à radicaliser les jeunes issus des familles déguerpies.

Quand on écoute et analyse les témoignages d’aujourd’hui, l’on perçoit les mêmes sentiments d’impuissance, de victimisation (aucun sens péjoratif), et même de haine. Il faut craindre que les mêmes causes n’entrainent les mêmes effets. Qu’Allah soit notre protecteur !

Alimou Sow,  meilleur blogueur francophone et activiste 

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