Agression du 22 novembre 1970 : 49 ans après, des révélations troublantes

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L’agression portugaise du 22 novembre 1970 n’est pas très connue par la nouvelle génération. L’ancienne préfère souvent garder le silence dans un pays où les gens se parlent peu.  J’ai décidé d’aller à la rencontre de quelques témoins qui ont bien voulu me dire ce qu’ils retiennent de cette histoire. 

L’élément déclencheur de l’agression du 22 novembre 1970 est la capture par le PAIGC (parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) et l’envoi plus tard à Conakry de deux jeunes portugais. Elhadj Alhassane Bissiri Kaba, à l’époque secrétaire général de la section centrale du PDG (parti démocratique de Guinée) a reçu les prisonniers : «  le garçon Fernandez était âgé de 15 ans et la fille Louise de 13 ans. Le PAIGC les a emmenés en Guinée. Ils ont été capturés avec leur guide Fernando. Donc ils ont été envoyés au camp Boiro. »

Fernandez qui est le fils du maire de Lisbonne est transféré au camp Boiro. Amilcar Cabral chef du PAIGC veut échanger le célèbre captif contre de l’argent pour financier sa lutte armée. Sékou Touré s’oppose. Les portugais mobilisent alors officiers et mercenaires pour récupérer leurs ressortissants. Conakry est au courant du plan. Alhassane Bissiri Kaba « la KGB, l’Algérie, l’Egypte ont envoyé des informations. On nous a dit de ne pas fêter le 2 octobre. En 1970, le 2 octobre a été reporté. »

Samedi 21 novembre 1970, selon des témoins, six navires arrivent dans la capitale guinéenne. Leurs noms : Bombarda, Montanté, Bafata, Orienté, Casispla et Idra. Près de 400 hommes, blancs et noirs sont à bord. A 2h du matin, les hostilités commencent.

Le Portugal n’est pas le seul à en vouloir au leader guinéen. La France, l’Allemagne fédérale et le régime raciste sud-africain sont dans la danse. L’objectif des agresseurs est clair selon Elhadj Momo Bangoura, président d’honneur du PDG « éliminer Sékou Touré est installé par la force un nouveau régime à Conakry. C’est écrit par les agents secrets français. »

Les points stratégiques de Conakry sont attaqués. C’est le cas des camps Boiro, Samory, Alpha Yaya et l’aéroport. Les cases de Bellevue où le président a été vu tard la veille sont incendiées. Certains médias vont vite en besogne. Elhadj Momo Bangoura « quand j’ai pris la Voix de l’Allemagne à 7h du matin le 22 novembre, à Conakry, le coq est cuit. C’était pour annoncer la mort de Sékou Touré. »

Dans la plus grande confusion et contre toute attente, le responsable suprême de la révolution se fait entendre à la radio à 9h et un peu plus tard dans la journée. L’appel de Sékou Touré est catégorique « Peuple de Guinée ! Comme nous l’avons annoncé tout à l’heure, l’agression continue dans la capitale guinéenne, Conakry.   Des bateaux étrangers stationnent encore dans nos eaux territoriales. Des centaines et des centaines de mercenaires européens de nombreuses nationalités sont dans la ville. Nombreux de ces mercenaires sont entre les mains des forces révolutionnaires. Mais la bataille continue. C’est pourquoi nous faisons appel à tous les patriotes, aux travailleurs, aux femmes, aux jeunes, aux militants en uniforme, enfin à tous ceux, qui incarnent une parcelle de la dignité nationale et de l’intérêt historique africain pour qu’arme en main, dans le courage, dans l’unité et la confiance, l’ennemi soit écrasé, définitivement écrasé. »

Les mercenaires n’avaient pas pris la radio nationale. Un oubli ou une négligence qui a permis de sauver le gouvernement. Mamadou Barry dit Petit Barry directeur du bureau de presse de la présidence de la république au moment des faits «le capitaine Soumah qui était au camp Boiro, quand il été libéré, il leur a dit mais vous n’avez pas pris la radio ? Vous ne savez pas que c’est la première armée de Sékou Touré, la plus grande, la plus forte. C’est par là qu’il fallait commencer. Maintenant la bataille est perdue

Les 26 prisonniers portugais sont tous libérés. L’objectif est donc atteint pour Lisbonne mais des opposants guinéens basés à l’étranger qui ont pris part à l’opération étaient décidés à renverser Sékou Touré. Doyen Kaba quelles étaient ces personnes ? « Jean Marie Doré, Siradiou Diallo, Bâ Mamadou étaient les animateurs de ce front de libération. C’est après le procès qu’on a suit que le professeur Alpha Condé a été cité mais dans le front, nous n’avons pas entendu son nom. »

Bilguissa Diallo votre père commandant Thierno Ibrahima a participé au débarquement et vous le reconnaissez dans votre livre ‘’Guinée, 22 novembre, Opération Mare Verde (mer verte)’’ « à la tête de cette opposition guinéenne, il y a une personne qu’on a un tout petit peu oublié qui s’appelle David Soumah. Il a fait appel à mon père qui était un ancien officier de l’armée française et puis à d’autres. »

L’impréparation des hommes dont la plupart sont des vendeurs et ouvriers guinéens établis à Dakar et Abidjan et le désordre au sein du front de libération guinéen expliquent la défaite face à Sékou Touré. L’agression coûte la vie à plusieurs centaines de personnes et la surveillance du pays se renforce.

Après l’envoi d’une mission d’enquête en Guinée, les Nations-Unies dans une résolution condamnent l’agression du 22 novembre. Le pouvoir de Sékou Touré se durci. Des milliers d’arrestations suivies d’exécutions sont opérées. Mêmes les partisans du système ne sont pas épargnés par la répression. On parle de règlements de compte. Alhassane Bissiri, ancien responsable du parti unique « devant Dieu, Sékou Touré est innocent. Je le dis à 100%. Les proches de Sékou parce qu’ils voulaient éliminer un tel, un tel, ils se sont arrangés à faire introduire ceux-ci dans l’agression. C’est là le grand mal. »

Le syndicaliste Elhadj Kindi Diallo membre fondateur de la CNTG (confédération nationale des travailleurs de Guinée), a fait sept ans en prison partagés entre Kindia et Boiro « ils m’ont logé dans la cellule 54. La première question qu’ils m’ont posé c’était de demander quels sont les liens de parenté qui existaient entre Diallo Telly et moi. C’était mon cousin maternel. Je porte le nom de son père Diallo Kindi. »

Mamadou Barry du bureau de presse de la présidence est l’un des 75 députés de l’assemblée nationale érigée en tribunal pour juger les assaillants. Il commence à douter des méthodes d’Ismaël Touré, demi-frère de Sékou Touré qui dirige les enquêtes « j’étais hésitant, j’ai décidé d’aller au palais pour voir le président. J’ai dit aux journalistes de ne rien diffuser parce que c’était trop grave. »

Pour cette rébellion Petit Barry à Boiro et à Kindia « c’est Emile Cissé qui m’interrogeait. Le scénario est habituel. On te laisse seul avec les gendarmes qui commencent à te cuisiner, puis Emile Cissé entre, c’est une mise en scène qui vous a dit de le torturer ? Vous ne savez pas que le président tient à lui ? Arrêtez tout de suite ! »

Elhadj Bissiri Kaba, Elhadj Kindi Diallo ou Petit Barry font partis de ceux qui ont survécu aux camps de Sékou Touré. Ils gardent en eux des souvenirs douloureux de l’agression du 22 novembre 1970. Des souvenirs dont certains ne seront sans doute pas révélés. Cette histoire est d’ailleurs l’une des pages les plus sombres de la Guinée.

Une contribution de Mamadou Samba Sow journaliste. Téléphones : 622.02.05.65/664.68.73.94

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